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Numérique et Covid-19 - épisode 5 : open-*

Pendant cette crise, nous avons vu fleurir nombre d'initiatives autour de l'OpenEducation, l'OpenScience, l'OpenSource, l'OpenHarware, l'OpenData, bref, de tous ces mouvements vers plus de coopération entre les hommes permis par les technologies numériques. N'étant pas un théoricien de ces mouvements, mais bien un praticien depuis plus de 25 ans (tous mes prototypes de recherche sont sous licence libre, j'utilise quasi-exclusivement du logiciel libre depuis 25 ans, la plupart de mes publications scientifiques, en tout cas toutes depuis plus de 10 ans, sont en accès ouvert, et mes supports de cours sont systématiquement diffusés sous licence CC BY-SA), j'observe avec un grand intérêt ces initiatives et j'espère qu'elles vont nous apprendre beaucoup pour le monde d'après.

Open education

Le mouvement de l'open éducation est un mouvement de fond qui a cependant du mal à s'imposer. Il consiste principalement à la production, la mise à disposition et le référencement de ressources éducatives libres, et donc réutilisables, voire modifiables, par d'autres enseignants que le producteur initial. C'est un enjeu de démocratisation de l'enseignement puisque le but est de faire tomber certaines barrières à l'accès aux ressources pédagogiques pour les enseignants, mais aussi pour les apprenants, ici ou ailleurs, maintenant ou plus tard. Il vise à construire des communs de l'éducation. Ma collègue Perrine de Coëtlogon (qui a récemment été élue au board de Open Education Global) a récemment publié un article très complet sur le sujet que je vous invite à lire pour approfondir ces notions et les questions juridiques autour du droit d'auteur des ressources éducatives libres. En France, ce sont les Universités Numériques Thématiques qui portent ce mouvement de l'open éducation dans l'enseignement supérieur et qui référencent plus de 30000 ressources. L'université de Lille prend sa part de la production et de la diffusion de ressources éducatives libres comme vous pouvez vous en rendre compte sur le kiosque lillois de l'innovation pédagogique.

Open science

L'open science part du principe que la recherche fondamentale étant principalement financée sur fonds publics, ses résultats devraient être librement accessibles à tous les citoyens. C'est bien l'idéal de la libre circulation du savoir qui est ici recherché. Le gros défi est ici de luter contre la captation à leur profit de ce savoir par les grands éditeurs de revues scientifiques qui n'ont comme action que de publier les travaux écrits, sélectionnés, édités et lus par les chercheurs. En effet, les chercheurs paient pour publier et/ou lire les articles de recherche, sauf ceux qui sont librement accessibles, par exemple dans des archives institutionnelles (HAL ou LillOA) ou disciplinaires (arXiv). La commission européenne et le gouvernement français ont une vraie politique de science ouverte depuis quelques années et imposent que tous les travaux financés sur fond public soient accessibles gratuitement aux citoyens conformément au plan S. Au-delà des publication scientifiques, il y a la question de l'ouverture des données de la recherche. Là aussi, le gouvernement prône l'ouverture systématique des données de la recherche financée sur fonds publics. Cette politique de science ouverte est coordonnée par le comité pour la science ouverte dont j'ai l'honneur et le plaisir de faire partie (collège données de la recherche et groupe logiciel libre et open source).

Nous avons vu un mouvement général d'ouverture des publications et des données scientifiques autour du Covid-19 et qui ont permis une accélération remarquable de la recherche sur cette épidémie comme le montrent les initiatives suivantes :

Open source

Ces mouvements open-* sont issus du mouvement des logiciels libres et open source (voir ici pour la différence). Les logiciels libres sont une démonstration éclatante de ce que la collaboration ouverte permet de réaliser. En effet, aujourd'hui, l'infrastructure logicielle de l'internet repose quasi-exclusivement sur des logiciels libres. L'immense majorité des serveurs fonctionne avec un système d'exploitation GNU/Linux, la plupart des serveurs web sont des logiciels libres et les grandes plateformes de cloud computing, de big data ou d'intelligence artificielle sont aussi du logiciel libre. Vos smartphones reposent eux aussi sur du logiciel open source : Android est basé sur Linux, presque tous les navigateurs web sont basés sur du logiciel libre (chromium et ses dérivés ou firefox), etc. Il ne reste plus que sur le poste de travail et dans la bureautique que le logiciel privateur garde l'avantage malgré la disponibilité d'alternatives libres tout à fait compétitives, tant sur le plan des fonctionnalités que de la facilité d'utilisation (les distributions GNU/linux et LibreOffice). Une fois encore, favoriser leur utilisation est un gage de démocratisation du numérique par les libertés offertes aux utilisateurs, l'utilisation de formats ouverts et le coût réduit d'acquisition. Le gouvernement favorise depuis 2012 leur utilisation et publie une référence sur ces logiciels : le socle interministériel des logiciels libres qui sont recommandés à toutes les administrations.

Toutes ces qualités ont été à nouveau démontrées lors de cette crise :

  • l'infrastructure des établissements d'enseignement supérieur a pu être adaptée très rapidement (voir les articles précédents de ma chronique) ;
  • on a vu un déploiement rapide de logiciels de travail collaboratif libres (jitsi, BigBlueButton, etherpad, nextcloud, mattermost, peer-tube...) ;
  • la confiance apportée par la disponibilité du code est nécessaire (mais pas suffisante) à l'acceptation du déploiement des applications de traçage des contacts lors du déconfinement (lire ici, , , ou des éclairages techniques sur ces applications, leur sécurité et les risques associés).

Open hardware

Il ne faut pas oublier que le logiciel tourne sur du matériel et on a donc vu une prolongation du mouvement du logiciel libre vers le matériel libre, qu'il soit informatique ou juste mécanique. Ce mouvement a été rendu possible par le partage de modèles 3D que les possesseurs d'imprimantes 3D peuvent utiliser pour fabriquer des pièces. Voici quelques initiatives du mouvement des makers :

Open data

J'ai parlé dans le paragraphe sur la science ouverte des données de la recherche, mais il y a d'autres données qui peuvent être utilement collectées et diffusées en cette période de confinement, comme cette carte collaborative des lieus restés ouverts, ou l'attestation de déplacement dérogatoire, cette carte collaborative de la pollution aux particules fines construites à partir de cateurs faits maison, ou encore une documentation pour permettre aux communes de mettre en place un panier de proximité.

Conclusion et ouverture

Si on réfléchit bien, comme un informaticien ;-), tous ces exemples d'ouvertures sont des ouvertures de données, que ces données soient des ressources éducatives, des publications scientifiques, des données expérimentales, du logiciel ou des plans de fabrication. C'est bien encore un exemple de l'hyperpuissance de l'informatique chère à Gérard Berry. 

Au-delà de ces ouvertures de données qui permettent la coopération, il y a la question des libertés numériques et les finalités d'usage de ces données ouvertes. C'est parce qu'on a des licences qui donnent des droits explicites de réutilisation et de modification de ces données qu'elles peuvent circuler. Contrairement au droit d'auteur ou des brevets qui limitent les usages, ces licences donnent des libertés supplémentaires et, pour les plus « libres » d'entre elles garantissent que ces libertés seront accordées aussi aux travaux dérivées de ces données. C'est ici qu'on a la frontière entre l'open source qui focalise sur la transparence et la collaboration pour l'ouverture et le libre, qui focalise sur les libertés accordées aux utilisateurs de ces données libérées.

Je me plais à rêver que cette crise sera une très belle occasion de plus de mettre en valeur la collaboration au lieu de la compétition, et les outils techniques et juridiques de cette collaboration. Le monde d'après sera-t-il plus Open-* ? Je l'espère.

 

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